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Tumulti e ordini

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Le blog de Thierry Ménissier


Le leadership est-il genré ?

Publié par Thierry Ménissier sur 12 Mai 2020, 17:34pm

Catégories : #Evénements, #Ethique publique, #Séminaires

Portrait apocryphe de Caterina Sforza (1463-1509), maîtresse de Forli

Portrait apocryphe de Caterina Sforza (1463-1509), maîtresse de Forli

Je suis heureux d'annoncer que demain, mercredi 13 mai, j'interviens (en visioconférence) dans le cadre du  D.U. Égalité femmes-hommes, formation proposée par l'IUT 2 de l'Université Grenoble Alpes, sur ce magnifique et redoutable sujet :

 

« Le leadership est-il genré ? »

 

Voici des éléments de syllabus du cours.

 

Présentation du cours

Si elle est très couramment employée, la notion de leadership interpelle et déconcerte. Elle désigne la capacité à exercer une responsabilité sans que cela engendre de la contestation ou à avoir une influence reconnue par celui qui s’y soumet (deux choses assez différentes), et renvoie donc à l’action sur autrui du ou de la leader. Elle ne caractérise pas une forme d’organisation précise mais qualifie une relation entre des individus. Par suite, elle peut traverser toutes les formes d’organisation, qu’elles soient intimes, privées, sociales ou publiques. Ainsi, la famille, la relation amicale et amoureuse (pour les organisations ou relations intimes), les entreprises (pour les organisations privées), les associations régies par la Loi de 1901 (pour les organisations sociales), enfin les services des collectivités et de l’État non moins que les relations politiques (pour la vaste sphère des organisations publiques) sont concernées par ce phénomène transversal.

Le leadership concerne de ce fait ce qu’on appelle génériquement le pouvoir. On semble parfois entendre qu’il concerne le cœur de ce dernier, ou son ressort : aurait le pouvoir celui ou celle qui possède du/le leadership, ou qui sait en faire preuve. Ainsi, il apparaît particulièrement important, dans le cadre d’une formation visant l’égalité femmes-hommes, de réfléchir à la nature et aux modalités d’expression de ce phénomène, en assumant le caractère direct ou même provoquant de la question : « le leadership est-il genré ? ». Nous entendrons la notion de genre par référence à la distinction des sexes : il s’agit de savoir si ce qui est biologiquement identifié et socialement valorisé comme masculin et comme féminin dit quelque chose du leadership.

On a longtemps fait de ce dernier l’apanage des hommes, qui, « par nature » seraient détenteurs du leadership (on parle également parfois, pour qualifier des humains, de « mâles dominants » comme on le fait pour les animaux). On entend ce type de propos au sein de cultures traditionnellement machistes, ou en tout cas patriarcales, réservant l’exercice des responsabilités publiques aux hommes et accordant aux femmes l’influence diffuse (par exemple sous la forme de la séduction), quand elle n’est pas de ce fait même considérée comme oblique et pernicieuse. Ainsi, cas éminent du leadership, plus que pour tout autre phénomène humain, la compétence de chef (de famille, de tribu, d’Etat) a été l’objet de constructions mentales masculinisées ; et de nos jours, la biologie parle de l’action des phéromones, la psychanalyse de celle de la puissance phallique. Or, aujourd’hui, beaucoup de femmes exercent des responsabilités ou manifestent une grande influence explicite dans des sphères de l’existence sociale ou dans des secteurs d’activité très variés. Sous l’effet de la diffusion des pratiques de coaching, de nos jours, en tout cas en droit, les deux sexes peuvent apprendre à exercer le leadership, et l’exercent effectivement.

Mais cette parité s’effectue avec plus ou moins de succès, ou même de goût pour cela, et on entend encore souvent que les femmes leaders « sont comme des hommes » ou « ont quelque chose de masculin ». Si l’on soutient malgré tout que le leadership est non genré, ce genre de propos renvoie à nos seuls préjugés ou aux résistances à reconnaître aux femmes l’aptitude au leadership. C’est cette perspective que ce cours désire explorer, en faisant l’hypothèse que ces préjugés sont difficiles à dépasser car ils sont ancrés dans les esprits et dans les conduites au-delà de ce qu’on imagine.

Lié à des recherches en cours en philosophie (en éthique publique et en philosophie politique du management), ce cours se comprend comme un séminaire qui vise à permettre de s’interroger de manière fructueuse sur ce phénomène. Problématique, il est guidé par l’esprit socratique qui renvoie à la pratique de la philosophie comme expérience du questionnement. Heuristique, il vise la découverte du phénomène, stimulée par les scrupules du scepticisme, plutôt que sa connaissance certaine et définitive. Réflexif, il invite les participant.es à prêter attention à leur expérience et à prendre en compte leurs propres vécus, y compris les émotions variées ressenties et les difficultés existentielles rencontrées. Appliqué, il invite à pratiquer le leadership éclairé dans des contextes personnels et professionnels variés, dans l’esprit du D.U. égalité, qui propose d’acquérir des compétences dans la gestion de projet dans le domaine de la promotion de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations.

L’objectif du cours est donc de comprendre et de permettre d’exercer le leadership – que celui-ci soit genré/sexué ou non – grâce à l'apport des sciences humaines et sociales (philosophie morale et politique, histoire, psychologie, sociologie et anthropologie, science du management et des RH) et à travers l'étude de cas concrets.

 

Articles académiques à l'appui du cours :

I/ Recherches sur le leadership au sens général :

« Le « besoin de chefs » au début du XXe siècle : Un tour d’horizon international entre business, politique et psychologie », Yves Cohen, document de travail

LE LEADERSHIP DES SÉLECTIONNEURS SPORTIFS DE HAUT NIVEAU. Vers une figure transformationnelle et vicariante ?, Sarah Calvin, Tarik Chakor, Nicolas Cicut et Pierre Dantin, Revue française de gestion, 2014/6 N° 243 | pages 71 à 88

LE COMMANDEMENT : UNE HISTOIRE DE PRATIQUES, Roberto Frega, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/1 69e année | pages 141 à 154

PLAIDOYER POUR UN LEADERSHIP BIENVEILLANT, Raphaël H. Cohen, L'Expansion Management Review, 2013/1 - N° 148 pages 90 à 99

 

II/ Recherches sur sexes et genres :

VIRILITÉ DÉFENSIVE, MASCULINITÉ CRÉATRICE, Pascale Molinier, Travail, genre et sociétés, 2000/1 - N° 3, pages 25 à 44

 

III/ Recherches en éthologie : animalité, hiérarchie, dominance, etc.

DE LA NOTION DE GENRE APPLIQUÉE AU MONDE ANIMAL, Michel Kreutzer, Revue du MAUSS, 2012/1 n° 39 | pages 218 à 235

LES ANIMAL STUDIES PEUVENT-ELLES NOUS AIDER À PENSER L’ÉMERGENCE DES ÉPISTÉMÈS RÉPARATRICES, Jérôme Michalon, Revue d'anthropologie des connaissances, 2017/3 Vol. 11, N°3 | pages 321 à 349

QUELLE PLACE FAUT-IL FAIRE AUX ANIMAUX EN SCIENCES SOCIALES ? Les limites des réhabilitations récentes de l’agentivité animale, Dominique Guillo, Revue française de sociologie, 2015/1 Vol. 56 | pages 135 à 163

QUAND LES MÂLES DOMINAIENT...Controverses autour de la hiérarchie chez les primates, Vinciane Despret, Ethnologie française, 2009/1 Vol. 39 | pages 45 à 55

LES RECHERCHES ÉTHOLOGIQUES RÉCENTES SUR LES PHÉNOMÈNES SOCIO-CULTURELS DANS LE MONDE ANIMAL : UN REGARD RENOUVELÉ EN PROFONDEUR Dominique Guillo, L'Année sociologique, 2016/2 Vol. 66 | pages 351 à 384

 

IV/ Recherches sur le leadership féminin :

STYLE DE LEADERSHIP, LMX ET ENGAGEMENT ORGANISATIONNEL DES SALARIÉS : LE GENRE DU LEADER A-T-IL UN IMPACT ?, Sarah Saint-Michel et Nouchka Wielhorski, @GRH, 2011/1 n°1 | pages 13 à 38

QUAND DES FEMMES AU SOMMET SE RACONTENT. Femmes au sommet et leadership, Sophia Belghiti-Mahut, Anne-Laurence Lafont, Angélique Rodhain et FlorenceRodhain, @GRH, 2014/1 n° 10 | pages 59 à 85

GENRE ET INNOVATEUR FRUGAL : 4 CAS DE FEMMES INNOVATRICES, Sophia Belghiti-Mahut, Anne-Laurence Lafont, Angélique Rodhain, Florence Rodhain, Leila Temri et Ouidad Yousfi, Innovations, 2016/3 n° 51 | pages 69 à 93

REGROUPER ET SÉPARER : LA PARTICIPATION DES FEMMES COMME MODE D’EMPOWERMENT EN CONTEXTE D’APRÈS-GUERRE, Marie Saiget, Participations, 2015/2 N° 12 | pages 167 à 192

LUTTES DE CLASSES, CONFLITS DE GENRE : LES OUVRIÈRES DE CHANTELLE À NANTES, Eve Meuret-Campfort, Savoir/Agir, 2010/2 n° 12 | pages 43 à 50

FEMMES RESPONSABLES SYNDICALES EN ANGLETERRE ET IDENTIFICATION FÉMINISTE : NEUTRALISER LEUR GENRE POUR MIEUX REPRÉSENTER LEUR CLASSE ?, Sophie Pochic, Sociologie, 2014/4 Vol. 5 | pages 369 à 386

LES FEMMES CADRES DANS LES ENTREPRISES INNOVANTES, Ina Wagner et Andrea Birbaumer, Travail, genre et sociétés, 2007/1 Nº 17 | pages 49 à 77

 

Bibliographie complémentaire du cours :

  • Arendt (Hannah), « Qu’est-ce que l’autorité ? », in La Crise de la culture (1968), trad. sous la dir. de P. Lévy, Paris, Gallimard, 1972, rééd. « Folio ».
  • Arendt (Hannah), Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), trad. A. Guérin, Paris, Gallimard, 1966, rééd. « Folio ».
  • Bourdieu (Pierre), La Domination masculine, Paris, Editions du Seuil, 1998.
  • Cohen (Yves), Le siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité (1890-1940), Paris, Editions Amsterdam, 2014.
  • Cohen (Yves), « Le chef, une figure du XXe siècle », Le journal de l'école de Paris du management 2012/3 (N° 95), p. 16-22. Accessible à l'URL : https://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2012-3-page-16.htm
  • Damien (Robert), Éloge de l’autorité. Généalogie d’une (dé)raison politique, Paris, Armand Colin, 2013.
  • Goffman (Erving), L’Arrangement des sexes (1979), trad. H. Maury, Paris, La Dispute, 2002
  • La Boétie (Etienne), Discours sur la servitude volontaire (1576), trad. et postface S. Auffret, Paris, Mille et une nuits, 1995.
  • Milgram (Stanley), La Soumission à l'autorité : Un point de vue expérimental, trad. E. Molinié, Paris, Calmann-Lévy, 1974 rééd. 1994
  • Milgram (Stanley), Expérience sur l'obéissance et la désobéissance à l'autorité (1965), trad. C. Richard, Paris, éditions la Découverte, 2013.

 

 

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Lomig 19/05/2020 07:28

bonjour,
je trouve la question formulée avec un terme qui est loin d'être neutre ("genré" renvoie à des sacrés controverses à propos de la théorie des genres). Or le texte ci-dessus, semble associé "genré" à "sexué". Est-ce un oubli, est-ce volontaire? est-ce une manière de régler leurs comptes à ces controverses, ou de les infiltrer sans le dire dans la question du leadership ? :)

Thierry Ménissier 19/05/2020 12:25

Bonjour Lomig,
merci pour ce commentaire, qui met avec une certaine acuité l'accent sur une difficulté que je rencontre en traitant cette question complexe. L'intervention présentée par ce post avait lieu au sein d'une formation universitaire qui traite du point de vue théorique et pratique de l'égalité entre les femmes et les hommes, bref de ce qu'on appelle la parité : dans le référentiel de la formation, il s'agit de donner à penser l'égalité F/H et d'aider à sa réalisation dans les organisations privées et publiques. Cet angle de vue contraint par conséquent à adopter la différence des sexes comme un cadre de référence. Je me reconnais personnellement dans une approche qui, de par ses finalités, vise à permettre aux femmes de briser le plafond de verre là où il demeure résistant pour elles (et tel est le cas pour le haut management qui réclame des compétences de leadership). Or, il me semble également que les "gender studies" ont depuis longtemps établi que le "sexe" constitue une construction sociale qui relève du travail multiple du "genre". Par suite, le choix du titre de l'intervention est volontairement ambigu : à mon sens, on ne peut traiter de la parité sans s'inscrire, d'une manière ou d'une autre, dans les analyses "gender", et cela même si l'on ne traite QUE de la seule différence sexuelle femmes/hommes. En revanche, et du coup, le propos sur le leadership saisi à travers le prisme du genre est en effet susceptible d'intégrer d'autres éléments et angles de vue, comme ceux apportés par les autres "communautés du genre" ou les "autres genres". On n'en est qu'aux balbutiements réflexif sur ces questions fascinantes. J'espère avoir répondu à la question ; du moins c'est le point où pour ma part j'en suis actuellement dans ces réflexions.

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