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Tumulti e ordini

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Le blog de Thierry Ménissier


Les mondes de l'innovation

Publié par Thierry Ménissier sur 27 Décembre 2020, 08:29am

Catégories : #Philosophie et innovation

Jan Vermeer De Delft, Le Cartographe, c.1669, Städelsches Kunstinstitut, Francfort-sur-le-Main

Jan Vermeer De Delft, Le Cartographe, c.1669, Städelsches Kunstinstitut, Francfort-sur-le-Main

[Ce billet n°4 fait partie d'une série de courts textes qui vise à expliciter le propos de mon ouvrage à paraître : Innovations.Une enquête philosophique, Hermann, 2021]

 

Il m'est apparu impossible de parler de l'innovation en adoptant un seul et unique point de vue.

Lorsque, prenant acte de la variété des acceptions du terme je me suis attaché à saisir leurs significations, je me suis rendu compte que ces dernières étaient animées par des parties prenantes dont les intérêts, les modes d'expression et même les visions du monde étaient différentes les unes des autres.

D'une part, chacune des cinq acceptions du terme "innovation" connaît une cartographie particulière de ses propres acteurs : par exemple, au sein de l'innovation technologique, leurs relations ne sont pas configurées de la même manière que dans l'innovation sociale. Cela signifie bien entendu que ce ne sont pas les mêmes acteurs qui interagissent ; mais également que si, parfois, ce sont les mêmes, ils n'agissent pas de la même manière dans l'un et l'autre secteur. Par exemple, un industriel n'agit pas de manière exactement homogène dans un secteur productif où il innove pour tenir son rang en regard de la concurrence, et dans un autre, par exemple dans l'innovation sociale, où son apport concerne quelque chose de différent.

De l'autre, au sein de chaque acception, ces parties prenantes sont aux prises dans la conception, la diffusion et l'usage de chaque innovation. Toute innovation particulière constitue d'ailleurs à la fois un point de rencontre et un terrain de jeu entre des acteurs différents. En un certain sens, innover consiste même à réussir à associer des acteurs dont les buts n'étaient pas initialement réunis.

Ce jeu constant des parties prenantes autour du terme "innovation", c'est ce que j'appelle "les mondes de l'innovation" - c'est même le titre que j'ai choisi pour la 2ème partie de l'ouvrage qui en comprend trois. Impossible de saisir ce que signifie la notion d'innovation si on ne restitue pas ce jeu. Impossible si l'on ne fait pas l'effort de concevoir ou d'imaginer quelles sont ses règles, les explicites comme les tacites. La connaissance de l'innovation obéit à un savoir de type cartographique.

Concepteurs (ingénieurs et designers), financeurs publics et privés, producteurs, commerçants et consommateurs de l'innovation ; États ou collectivités, start-up, entreprises régionales ou nationales, firmes mondiales qui la promeuvent, "résistants" de toutes sortes (internes et externes aux organisations qui innovent), activistes et acteurs sociaux, enfin usagers, qu'ils soient clients ou citoyens ou écocitoyens. Telles sont par exemple ces parties prenantes, pour lesquelles l'innovation possède un ou plusieurs sens, à travers lesquels j'ai entrepris de la saisir.

Pour chacune de ces parties prenantes qui se retrouvent autour de la conception ou de l'usage de l'innovation, celle-ci n'a, en fait, pas toujours ni exactement le même sens. Il me semble même assez rare qu'un "sens commun" de l'innovation se dégage. Bien sûr cette situation est possible, car certaines innovations - des artefacts unanimement adoptés, des services magistralement inclusifs et donc partageables - peuvent littéralement valoir comme des formes concrètes de l'intérêt général.

Pour prendre l'exemple d'un dispositif socio-technique, lorsqu'il inventa la télévision, John Logie Baird eut-il conscience qu'il s'inscrivait en regard d'un standard aussi élevé ? Et pour ajouter l'exemple d'un service (public) qui dans son principe recèle de considérables vertus sociales, qu'auraient pensé de cette idée les promoteur de l'impôt sur le revenu ?

Mais même dans ces rares cas où se crée quelque chose de commun, on ne peut pas attendre d'une innovation qu'elle réconcilie le genre humain, cette belliqueuse espèce. Au contraire, ordinairement l'émergence d'une innovation provoque force grincements de dents, de très vives émotions, voire des phénomènes de refus pur et simple. 

Et le processus même de cette émergence donne une forme ritualisée à la violence : challenges entre équipes-projets au sein d'une même organisation, compétition internationale pour déposer les meilleurs brevets, concurrence entre acteurs économiques d'un même secteur ou entre secteurs, enfin, cas extrême mais qui relève de la même logique bien que s'exprimant en défaveur d'une innovation, crise majeure à l'encontre d'une nouveauté  perçue comme imposée et socialement destructrice  - ce sont là autant de formes prises par la conflictualité naturelle des parties prenantes.

L'innovation, ce n'est certes pas la guerre mais c'est bien une sorte de sport, à savoir, un ensemble de pratiques sociales ritualisées qui, grâce aux efforts des participants et à l'aide de la chance, sanctionnent le talent des vainqueurs.

Par suite, si elle représente à la fois un lieu de rencontre et un terrain de jeu, elle constitue également toujours l'enjeu de luttes entre les individus, comme entre les groupes sociaux et nationaux. On est loin de l'image irénique (d'ailleurs totalement idéologique et illusoire) du progrès conçu comme apaisant car unanimement perçu comme bienfaiteur pour l'humanité.

Mais de par le caractère dynamique de sa cartographie, il faut voir l'innovation comme une idée heureusement insécurisante, qui révèle au genre humain ses propres fractures internes et l'empêche de s'endormir.

 

 

 

 

 

 

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