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Tumulti e ordini

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Le blog de Thierry Ménissier


"Quid novi ?" - à propos de l'innovation sauvage et de la puissance inspirante du "faire"

Publié par Thierry Ménissier sur 22 Décembre 2020, 07:54am

Catégories : #Philosophie et innovation

"Quid novi ?" - à propos de l'innovation sauvage et de la puissance inspirante du "faire"
« Vanité des vanités, tout est vanité.
Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau.
Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ;
puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie ;
ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent.
Toutes choses sont en travail au-delà de ce qu’on peut dire ;
l’œil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre.
Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera,
il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
S’il est une chose dont on dise : Vois ceci, c’est nouveau !
cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés. »
 

La Bible, Ancien Testament, Livre de l'Ecclésiaste (Qohéleth) ch. 1, v. 2-10.

 

[Ce billet n°2 fait partie d'une série qui vise à expliciter le propos de mon ouvrage à paraître : Innovations.Une enquête philosophique, Hermann, 2021]

 

Lorsqu'on entreprend de définir ce que signifie innover, il faut s'entendre sur la qualité de nouveauté de ce dont on parle. En rigueur de termes, est nouveau ce qui vient tout juste d'apparaitre, et par suite ce que personne n'avait jamais vu ni entendu.

Or, on peut compter sur la richesse de la langue française, à propos de l'adjectif "nouveau", pour nous indiquer quelques nuances remarquables... et nous appeler à une salutaire prudence, propre à dissiper tant les émerveillements naïfs que le désir du neuf. Très souvent, en effet, qualifier quelque chose de nouveau revient à courir le risque de passer au mieux pour un ignorant, au pire pour un innocent.

L'observation de la nature nous met d'ailleurs également en garde, puisque ce qu'on appelle la "nouvelle lune" n'est jamais qu'un immémorial retour cyclique. Mais même dans les affaires humaines, il faut une belle dose de naïveté ou d'optimisme pour oser affirmer que quelque chose est réellement nouveau. L'épaisseur de la culture, la complexité abyssale des us et coutumes depuis la nuit des temps nous invitent au contraire à estimer qu'il n'y a jamais rien de nouveau sous le soleil, comme dit le vieux Qohéleth.

Une nouvelle découverte, un nouvel objet technique n'inventent évidemment ni la science ni la technique. Au contraire, si, respectivement, ils augmentent les connaissances et améliorent l'efficience de l'activité humaine, c'est parce qu'ils s'inscrivent dans des continuités. Scruter l'émergence d'innovation revient en ce sens à examiner le progrès des connaissances et à mieux connaître les séries techniques.

Ce sont là deux choses qui m'apparaissent absolument intéressantes en elles-mêmes. Comprendre l'innovation scientifique et technique nourrit en effet la vie de l'esprit par la considération des œuvres humaines. A la différence de François Dagognet, Hannah Arendt n'a pas dit à quel point ! Et ces deux choses font aussi qu'un peu de culture scientifique et technique a tôt fait de dissiper les illusions produites par le marketing, ce qui est fort salutaire également, tant pour la sérénité que pour la liberté.

Cela dit, j'invite par ailleurs à se méfier des esprits chagrin pour lesquels rien n'est jamais nouveau. Car ils se trompent. En observant les choses avec une attention accrue, plusieurs modalités apparaissent, qui militent en faveur de l'apparition effective du nouveau.

On se trouve alors contraint d'opérer un important changement de point de vue - considérer attentivement l'émergence de la nouveauté produit même un réel bouleversement philosophique : il faut en effet, sur le plan de l'ontologie, admettre la fécondité du possible, et sur le plan épistémologique, reconnaître la puissance du "faire" sur l'histoire humaine, singulièrement dans le contexte de la civilisation industrielle qui est la nôtre.

Ce dernier aspect peut sembler inoffensif, il n'en conduit pas moins à une révolution philosophique :  en bravant l'autorité d'Aristote - suivi ici par presque toute la tradition moderne et contemporaine -,  cela revient à redonner à la poïétique (l'agir matériel, qui regroupe les arts produisant une œuvre extérieure à eux) une forme de primauté sur la praxis (l'agir non matériel, qui désigne les arts n'épuisant pas leur sens dans une œuvre, telle la politique).

Quoi de nouveau alors ? Eh bien, une innovation digne de ce nom transforme profondément l'activité humaine, et par-là ouvre à des possibles historiques imprévus ! On peut le montrer de deux manières différentes.

D'une part, sont facteurs d'une authentique innovation la découverte scientifique et l'invention technique - ou les deux à la fois dans le fait technologique - qui, derniers venus dans leur série respective, renouvellent celle-ci en l'améliorant, mais sont également susceptibles de la réorienter en profondeur. Le premier cas renvoie à l'innovation dite incrémentale, le second, bien plus rare, est souvent qualifiée de "radicale". Un joli exemple de ce dernier cas de figure : si elles étaient bien évidemment possibles, l'invention du rasoir de sûreté par King Camp Gillette en 1885 puis son adoption massive sous l'effet des péripéties guerrières du début du XXe siècle étaient très peu prévisibles. Depuis très longtemps, les hommes se rasent le visage, mais Gillette a plus que fait évoluer le rasage, il a réellement révolutionné cet usage ancestral.

De l'autre, parfois un esprit original mélange des séries qui, avant cela, étaient ou semblaient indépendantes. La réorientation historique apparaît dans ce genre de cas d'une profondeur étonnante. On pourrait mentionner comme cas l'exemple bien connu de "la mise en boîte du monde" par Malcolm McLean, phénomène d'innovation qui a accéléré la globalisation.

Ces deux cas de figure relèvent de ce que je désigne par "innovation sauvage". On reconnaît une innovation à la sauvagerie avec laquelle le faire humain réoriente l'histoire en déstabilisant initialement les usages établis - au risque de transformations sociales difficiles à vivre et complexes à mener à bien.

Mais soyons plus précis encore avec les phénomènes d'innovation : réorienter une continuité tout autant que mélanger des séries autrefois indépendantes consistent à ré-inspirer l'activité humaine. Et ici, il est nécessaire de faire droit au rôle conjugué, au sein de la poïétique, de l'efficience et de la beauté.

Sur ce point, un bon exemple est fourni par l'invention puis la diffusion de la Vespa dans l'Italie d'après-guerre. Une innovation qui obéissait certes à de fortes contraintes sociales, mais également un coup d'éclat majeur sur le plan des formes esthétiques. Ce qui peut se produire lorsqu'un ingénieur aéronautique avec des convictions fortes s'occupe de la conception d'un deux-roues bon marché dans un pays détruit mais dont la tradition culturelle très puissante n'en apparaît que mieux.

Les designers (dont je parlerai plus tard) ont bien compris cela...depuis la Renaissance italienne, bien mieux que les philosophes qui souvent cherchent la beauté sinon en dehors du monde, du moins loin des artefacts (hormis les œuvres artistiques).  Mais la réforme philosophique vaut la peine d'être tentée : car examiner avec les bonnes lunettes les phénomènes où se joue de l'innovation permet de comprendre l'humain sur un autre plan que celui où on attend d'ordinaire les philosophes.

Cela permet de comprendre le plan de ce que je désigne dans mon ouvrage par l'expression "la condition éco-socio-technique".

En jouant un peu avec les mots : nous faisons corps avec les artefacts qui font sens pour nous, en même temps que nous faisons sens avec ceux qui font corps pour nous. Et ce cercle, du corps au sens et du sens au corps, pris dans la réalité de l'économie vécue, constitue la partie matérielle de l'échange social.  

 

 

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