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Tumulti e ordini

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Le blog de Thierry Ménissier


Du design pour innover, oui mais comment ?

Publié par Thierry Ménissier sur 2 Janvier 2021, 08:35am

Catégories : #Philosophie et innovation

Alberti, De re ædificatoria, Frontispice de l'édition de 1541.

Alberti, De re ædificatoria, Frontispice de l'édition de 1541.

[Ce billet n°6 fait partie d'une série de courts textes qui vise à expliciter le propos de mon ouvrage à paraître : Innovations.Une enquête philosophique, Hermann, 2021]

 

Pour Eric Fache et Apolline Le Gall, designers exigeants

 

J'ai tenté dans une autre contribution de montrer que la dynamique de l'innovation fait courir à l'humain le risque de ce qu'on appelle en philosophie l'acosmisme, ou "perte de monde".

Lorsque, en faisant référence à la tradition phénoménologique, on mobilise pour observer notre époque le concept d'aliénation-du-monde (Alienation from the World) proposé par Hannah Arendt, une hypothèse inquiétante se dégage, qui suggère que sous l'effet de l'innovation devenue paradigme global, la réalité sociale et humaine est régie par une "mutabilité" sans limite. En effet, à force de soumettre toutes les activités au renouvellement permanent induit par la dynamique de l'innovation, le réel et l'histoire s'érodent et ne fournissent plus de points de repères tangibles à des sociétés en mal d'idéal.

Aucune surprise vraiment à voir réapparaître dans un tel contexte - celui de l'innovation sans âme - deux illusions dont on croyait que la civilisation moderne, à défaut de pouvoir les dépasser totalement, avait montré leur inanité en tant que guides civilisationnels : le "chacun pour soi" de l'intérêt égoïste et le dogmatisme religieux hérité du monde pré-moderne, l'un et l'autre érigés en improbables modèles pour des sociétés à la fois complexes dans leurs interactions internes et pluralistes dans leurs valeurs fondamentales. 

Mais aujourd'hui, le design - ou, mieux dit au vu de la variété des options possibles : les design - nous font la promesse d'un monde sauvé de la dissolution sous l'effet de son propre désir de changement.

Dans Innovations, une des dimensions de mon enquête généalogique porte sur les manières par lesquelles ce processus s'est réalisé.

Je ne dis pas que le design, ce maître incontesté des formes, change l'innovation en utopie. Je dis qu'il réussit effectivement à transmuer "l'énergie des commencements" (voir post précédent) en quelque chose de constructif. Aujourd'hui, les designers opèrent au cœur des transformations souhaitées par les organisations. De l'innovation considérée comme le Bon Changement, ils sont les Grands Opérateurs.

La vogue du design est d'ailleurs tellement forte qu'elle tend à échapper aux designers, littéralement dépassés par les promesses de leur art. De fait, l'adoption comme méthode d'innovation d'une forme générique et susceptible d'être dégradée, celle du design thinking, constitue aujourd'hui une tentation pour tous les responsables des organisations privées et publiques, et un véritable souci pour les designer.

J'ai vu agir ces derniers. J'ai apprécié leur intelligence des situations, et je reconnais la puissance de leur art, fondé sur sa remarquable agilité : "mobilis in mobile" ! S'ils réassurent le changement, c'est qu'ils en maîtrisent les rythmes.

Mais qu'il y ait potentiellement design de toutes choses - car, en effet, on peut tout designer - interroge. Pour continuer avec les citations tirées des œuvres fantastiques de la culture populaire, "un grand pouvoir implique de grandes responsabilités".

Ce que sait parfaitement le designer engagé en innovation, c'est que la détermination puis l'installation de nouvelles formes adéquates, en toutes organisations, s'apparente davantage à une  course de fond qu'à un sprint. Malgré l'importance de la ferveur des commencements, ce qui importe vraiment est d'implémenter une culture du changement. Derrière les succès toujours ponctuels des projets, tel est le véritable défi adressé à leur corporation.

Derrière cela, je pose ma question : les méthodes pour changer inspirées des différents design, si indiscutablement efficaces, que valent-elles réellement sans qu'on les réfère à une intention plus haute ?

C'est en philosophe que je parle de valeur, il s'agit de valeur-en-finalité. 

L'intention politique du design, je l'ai constaté, peut être subtilement présente dans le travail ordinaire d'innovation. Et bien entendu elle l'est nécessairement en regard de l'engagement explicite dans le cadre des politiques publiques. Il existe une littérature déjà abondante sur le sujet, qui était déjà nettement identifié tant avec l'intention qu'avec les interventions de ce colloque de 2016.

Devenu un acteur majeur dans le mouvement de l'innovation, proposant ses remarquables ressources comme des méthodes pour innover, le design peut-il pour autant tourner le dos à son intention esthétique initiale ? Or, celle-ci signifie, me semble-t-il, quelque chose qui est à la fois complexe et très ambitieux.

L'origine chez Leon Battista Alberti (L'Art d'édifier, 1485) du discours moderne du disegno nous rappelle les trois impératifs fondateurs : nécessité (necessitas), commodité (commoditas) et volupté (voluptas).

Le dernier terme parachève le disegno. Et il complique singulièrement la tâche de l'architecte en innovation qu'est aujourd'hui devenu le designer. En effet, que signifie ce mot, plaisir, dans une époque accoutumée à la griserie du changement innovant ? Et quels sens peut-il par ailleurs avoir dans un monde dominé par la logique de rentabilité étroitement conçue, où les critères de performance et d'utilité peut devenir de véritables dangers publics ? 

Voici un autre défi pour les designer, à mon sens bien plus redoutable que le précédent : agir au sein des transformations implique le devoir de rendre celles-ci non pas seulement "plaisantes", mais véritablement "heureuses". Or, est heureuse la solution qui, loin de correspondre seulement à l'air du temps ni même de s'épuiser dans l'aspiration "politique" de l'organisation, relève d'une exigence plus forte. Ainsi que l'expliquait le vieil Aristote, peut être qualifié de bonheur ce qui fait sens pour des humains en regard de la complexité sociale et humaine. Aristote complète donc Alberti : est pleinement "voluptueux" ce qui est juste et bien.

Je militerais volontiers pour un design résolument voluptueux - ce qui signifie que c'est sur le terrain de l'éthique qu'on attend aujourd'hui l'apport du design pour l'innovation.

 

 

 

 

 

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E
Merci Thierry!! J'en profite pour te souhaiter une très belle année!
La question que tu soulèves, anime la communauté des designers et ce d'autant plus qu'eux mêmes ont été forcé de constater cette dérive mercatique (sans réflexivité critique) des pratiques de design au cours de ces 20 dernières années (la datation est très aléatoire!:-)). La question est aussi celle, de la nécessaire (re)considération de l'engagement du designer et de ses valeurs (leur actualisation aussi...) dans le projet de design comme la dimension politique cet engagement. La question centrale des ces pratiques reste pour moi :"En quoi vaut-il mieux faire qqch plutôt que rien?". Force est de constater que l'injonction idéologique à innover a supplanté "le désir de ce qui manque" qui fait l'essence du projet...Je pense aussi à ce livre de Stiegler "Dans la disruption/comment ne pas devenir fou".
A très vite! :-))
Amicalement
Eric
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