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Tumulti e ordini

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Le blog de Thierry Ménissier


Eloge du blaireau : innovation et transitions

Publié par Thierry Ménissier sur 9 Janvier 2021, 08:19am

Catégories : #Philosophie et innovation

Blaireau de rasage Halmont (c) (France, Dauphiné)

Blaireau de rasage Halmont (c) (France, Dauphiné)

[Ce billet n°10 et final fait partie d'une série de courts textes qui vise à expliciter le propos de mon ouvrage à paraître : Innovations.Une enquête philosophique, Hermann, 2021]

 

A Thomas Perivolas, designer que j'ai eu l'honneur de contribuer à former,

en souvenir d'une discussion récente,

et à travers lui à tou.te.s mes étudiant.e.s en philosophie de l'innovation.

 

Ce billet voit la fin de ce "feuilleton philosophique" consacré à l'innovation. Par une jolie coïncidence, je viens de recevoir au courrier les exemplaires personnels de mon ouvrage - volume superbement réalisé avec un grand savoir-faire, merci aux éditions Hermann !

Éloge du blaireau : ce dernier terme ne désigne pas le mammifère non-humain ou humain auquel le lecteur, selon qu'il est bien ou mal intentionné, peut spontanément penser. Il désigne l'instrument de rasage manuel qui associe un manche et des poils naturels ou synthétiques par le biais d'une bague ou d'un anneau.

Le blaireau de rasage symbolise la dimension de l'engagement personnel dans l'éthique l'innovation dans le cadre des transitions contemporaines.

En effet, chacun peut aisément se renseigner sur le fait que le rasage manuel (masculin ou féminin) constitue un secteur d'activités industriel qui, comme beaucoup d'autres, touche au quotidien de millions d'usagers et repose sur les ambiguïtés de la consommation de masse. Les solutions qui se sont imposées, amorcées dans les années 1970 par un marketing remarquable d'efficacité centré sur les valeurs de performances du produit et de distinction individuelle des clients, ont engagé la R&D du côté de solutions aussi ergonomiquement performantes qu'éthiquement discutables.

Les rasoirs jetables ou à têtes jetables (pivotantes ou non) semblaient avoir relégué aux oubliettes de l'histoire le rasoir de barbier (coupe-choux) ou le rasoir de sûreté en métal (l'un et l'autre achetés pour la vie), tandis que le blaireau fut quant à lui remplacé par les bombes aérosol de mousse à raser.

Autant dire que ces cinquante dernières années l'innovation high tech en matière de rasage a privilégié les solutions carbonées peu biodégradables, dans le contexte de l'hypocrisie généralisée du "je le vaux bien" ("je vaux bien un rasage rapide hyper efficace réalisé avec une tête jetable 5 lames et une bombe aérosol, en me fichant pas mal de ce que vont devenir ces deux auxiliaires de mon bien-être matinal, difficilement recyclables").

Autant dire que le bien-être constitue la valeur éthiquement contestable, en tout cas du point de vue environnemental. Qu'on se renseigne notamment sur l'enfouissement annuel de millions de tâtes de rasoirs jetables, considérées comme non recyclables !

En regard de quoi - à la manière du remarquable "éloge du carburateur" du philosophe aristotélicien et mécanicien Matthew B. Crawford (2009) dont je reconnais qu'il m'a ouvert les yeux - le système constitué par le rasoir ancienne formule, le blaireau et le bol de savon à barbe rassemble des éléments "vertueux", en tout cas susceptibles d'être défendus dans le cadre d'une éthique de l'innovation. Et cela pour trois ordres de raison complémentaires.

D'abord, ils sont "durables", c'est-à-dire capables de supporter la transition vers des matières non- ou moins carbonées, et privilégient à la fois un savoir-faire et un savoir-être aujourd'hui requis.

Ensuite, compte tenu de la dangerosité de l'opération, se raser manuellement le visage à l'aide d'un blaireau et d'un rasoir traditionnel non jetable constitue une action qui implique de l'attention et de la dextérité. Lorsque, venant du système des objets faussement jetables, on adopte ce système, on croit d'abord que "ça rase moins bien", mais ce jugement hâtif s'appuie sur une illusion : en fait, moyennant l'acquisition du savoir-faire requis, "ça rase mieux" !

La prise de risques ordinairement réalisée le matin avec une vraie lame portée sur son propre visage implique en réalité une présence à soi augmentée par le savoir-faire que le raseur acquiert en s'appropriant ses outils. La plus ou moins grande légèreté du savon émulsifié, la prise en main ou "incorporation" du rasoir, enfin la pression plus ou moins forte de la lame sur le visage représentent donc autant de gestes qui offrent au raseur une maîtrise consciente de ses propres gestes. L'art de se raser, dans sa propre temporalité structurante et via des habiletés pratiques acquises par exercice, favorise une forme pratique d'émancipation.

Humain qui sait te raser, jamais plus tu ne connaîtras la peur ! Tu gagnes quotidiennement en liberté ce que ton corps perd en poils !

Tandis que les technologies numériques si séduisantes ont tendance à reléguer l'exercice corporel au second plan, le rasage manuel avec ce dispositif remet le geste personnel au premier plan. Heureusement qu'il n'est pas encore possible de se raser avec son smartphone - sachons résister aux dérives aliénantes impliquées par la dépossession numérique.

L'éthique de l'innovation requise en période de transitions environnementales (et autres) suppose un engagement personnel dans des savoir-faire qui conduisent à sortir des solutions qui demeurent "marketées" ou "designées" en fonction de critères qui furent ceux de la révolution industrielle. Celle-ci a privilégié des valeurs individualistes (bien que potentiellement aliénantes dans le cadre du consumérisme) et productivistes qui, chacun le sait, doivent être repensées.

Enfin, l'éloge du blaireau - qui ne constitue nullement un motif anti-techniciste - conduit de plus à la réappropriation de soi par des gestes traditionnels culturellement riches, qui font mémoire pour les savoir-faire humains. La culture du rasage, à l'instar de celle qui se développe pour toutes les connaissances humaines, théoriques et pratiques, fait accéder à une communauté qui associe heureusement tradition et innovation ; elle fait dialoguer les humains de toutes les cultures en nous rendant curieux les uns des autres à travers l'observation des pratiques.

De nombreuses initiatives, très variées ("innovation frugale" ou jugaad, mouvement des makers au sein des Fab Lab, écoconception, mouvement des "Low tech" et des "Civic tech" etc.) indiquent que le temps est venu d'agir pour s'approprier individuellement et collectivement le sens des propositions d'innovation. Dans cette posture réside le moyen d'agir sur le devenir de cette dernière, pour transformer notre héritage moderniste en des propositions compatibles avec l'époque contemporaine, sans abandonner l'énergie de l'invention ou de la transformation qui anime l'esprit d'innovation.

Ainsi l'innovation, notre paradigme dominant qui, initialement, fut porté par les hommes et les femmes de la Renaissance, redevient le geste fondateur de l'humanité dans son devenir pratique, mêlant découverte scientifique, invention technique, création de formes esthétiques, expérimentation et recherche de sens. C'est-à-dire qu'elle constitue un des moyens d'affirmation de la dignité humaine.

Merci de votre attention !

 

Eloge du blaireau : innovation et transitions
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A
Bonjour,
A qui l'innovation obéit-elle ?
- À l'usagé qui a exprimé un besoin de se raser rapidement (un coup de bombe à raser, un passage de lame rapide, sans crainte et sans mesure du geste)
- À l'usagé qui s'est laissé prendre par la main du marketing, persuadé d'avoir ce besoin et sans en avoir pleinement conscience ?
Finalement, qui est le juge de paix l'innovation ? Est ce que "l'innovateur" se doit de discerner un besoin "éthique" d'un besoin non éthique ... et selon quelles règles ?

Merci pour cette série d'articles,
Salutations,
Répondre
R
Bonjour,
Est-ce que monsieur Ménissier se rase avec un coupe choux et un blaireau ?
Cordialement,
Répondre
T
Et puis d'ailleurs, curieuse question. D'une part, j'ai l'espoir que cette argumentation - développée à la manière d'un essai de la Renaissance (Machiavel, Montaigne et tant d'autres) où la réflexion s'effectue à partir de l'expérience ordinaire et personnelle - ait une portée philosophique qui excède la manière dont je me rase le matin ! De l'autre, elle entend par son positionnement suggérer que l'éthique de l'innovation se décide à même les choix personnels des usagers, qui sont à la fois les clients de solutions qui leur sont offertes par le marketing des firmes, citoyens et écocitoyens.
T
Évidemment, mais récemment, et dans le cadre d'un parcours philosophique personnel qui tente de mettre en conformité la pensée et l'action, bref, une philosophie vécue !

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