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Tumulti e ordini

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Le blog de Thierry Ménissier


Pourquoi pratiquer l'éthique des sciences et des technologies ?

Publié par Thierry Ménissier sur 14 Avril 2023, 05:12am

Catégories : #Philosophie et innovation, #éthique & IA, #Ethique publique, #Lectures

Pourquoi pratiquer l'éthique des sciences et des technologies ?

Je veux profiter de ma lecture récente de l'ouvrage de Pierre Cassou-Noguès, La Bienveillance des machines, pour expliquer ma propre démarche.

On me demande souvent comment il se fait que, philosophe politique patenté, spécialiste universitaire de Machiavel, je me suis tourné depuis quelques temps vers l'éthique de l'innovation et des technologies (de l'intelligence artificielle aux futures innovations quantiques, c'est-à-dire vers certaines des sciences qui se déclinent aujourd'hui en technologies de pointe).

La réponse tient à deux ordres de faits.

Le premier tient à mon parcours personnel : à l'issue d'une double formation approfondie (ce à quoi servait autrefois dans le paysage académique hexagonal le "D.E.A."), en épistémologie / histoire des sciences et en philosophie politique, j'ai au début de ma carrière enseigné les deux spécialités avec autant d'intérêt pour l'une que pour l'autre (c'est tout l'avantage de la délicate position de chargé de cours à l'Université). Quand je me suis finalement spécialisé en philosophie politique sur les penseurs modernes, j'avais toujours une grande curiosité pour tous les sujets scientifiques. Pour autant, je ne croyais pas devoir lier les deux spécialités avec la conviction qui m'anime aujourd'hui.

Car, et j'en arrive au second ordre de faits, aujourd'hui il me semble absolument nécessaire, sur le plan disons professionnel de la philosophie (en tant qu'enseignant-chercheur chargé de responsabilités académiques), d'approfondir la relation entre philosophie politique d'une part et sciences et technologies de l'autre. Or, cette relation prend souvent une désignation précise, dans les intitulés de recherche soumis à l'autorité scientifique, celle qui s'exprime sous l'énoncé : "éthique de la recherche, éthique des technologies, éthique de l'I.A.".

Bien entendu, en bon machiavélien, je ne suis pas enthousiaste devant ce genre d'énoncés, bien qu'il s'explique parfaitement.

Et c'est d'ailleurs en bon machiavélien que j'y suis venu : mon enquête sur le "système de l'innovation", ma découverte de ce que j'ai intitulé "l'innovation sauvage" (dans le livre de 2021 ou encore dans cet article en anglais paru l'an passé/une version française ici) devait beaucoup à une approche privilégiant d'une part la description de parties prenantes dont les intérêts ne sont jamais homogènes (Machiavel n'avait pas procédé autrement face à la tumultueuse réalité florentine et internationale) et de l'autre la recherche de la finalité des pratiques sociales en termes de valeur (un philosophe politique, d'ailleurs quel que soit son saint patron, cherche toujours où se trouve la frontière entre les intérêts particuliers et l'intérêt général).

Et à la question : comment se fait-il que le système de l'innovation se laisse aisément appréhender dans les catégories du Florentin ?, je réponds après examen que ce système traduit effectivement une des formes du machiavélisme contemporain, il s'agit du machiavélisme d'après la raison d’État. Ou, dit de manière plus directe (ainsi que détaillé ici) : les nouvelles figures du Prince sont à chercher du côté des leader des GAFAM.

Mes recherches actuelles confortent la conclusion à laquelle j'en suis arrivé (et la "crise de ChatGPT" que nous connaissons actuellement n'est pas faite pour la démentir) : compte tenu de la puissance des nouvelles technologies (aujourd'hui l'I.A., demain peut-être les technologies quantiques) la dynamique de la recherche scientifique et technologique représente, dans le système si peu raisonnable de l'innovation, un véritable défi pour les sociétés démocratiques. Les séductions exercées sur les pouvoirs par les systèmes de reconnaissance faciale, par exemple, laissent loin derrière nous la mythologie "big brother", héritée du monde perdu des vieux totalitarismes. Je m'y étais penché dans un article paru dans le numéro 49 de la revue Klésis (une des seules revues philosophiques françaises qui accueille ces sujets avec intérêt, soit dit en passant).

Que l'on désigne une telle démarche par l'expression "chercher une éthique pour les technologies", je peux m'en accommoder. A condition d'admettre également que, pour l'instant, une telle chose n'existe tout simplement pas, en dépit de la manière dont de nombreux acteurs privés et publics emploient ce genre d'expression de toutes les manières possibles. C'est que j'ai récemment expliqué ici à propos de l'éthique de l'I.A.

Et à condition de reconnaître qu'en la matière tout ou presque demeure à construire. Ainsi, bâtir les cadres d'une véritable réception réflexive et critique des sciences et des technologies. En se montrant par exemple en capacité d'adapter voire de réinventer la pratique de la philosophie. Une des tâches consiste en effet à comprendre où conduit et ce que "fait être" l'activité humaine et sociale technologiquement assistée. Il convient de raisonner avec l'hypothèse que l'agir technologique contribue dans la banalité de l'existence pratique à modifier la condition humaine, en tout cas dans le sens donné à cette expression par Hannah Arendt en fonction de la partition mise en place dans The Human Condition (1958) : être en travail par la vie / être en travail par l’œuvre / être actif par la politique et la pensée. C'est ce qu'a remarquablement réussi Pierre Cassou-Noguès dans son ouvrage, dont la lecture est fort heureusement très dérangeante, comme doit l'être, à ce qu'il me semble, toute recherche réussie en philosophie.

Compte tenu de la manière dont la technologie, via le numérique et l'I.A., pénètre dans notre existence et la met en forme, les philosophes ont donc le devoir professionnel d'en finir avec le déni de la médiation technologique qui les caractérise souvent. A nous, philosophes politiques d'aujourd'hui, il revient - en cultivant la connaissance des sciences et des technologies - d'inventer de nouvelles manières d'être et de faire, conformes aux idéaux démocratiques, favorables aux libertés publiques et privées (sauf à se payer de mots, bien entendu). Même la posture purement critique - souvent adoptée par les foucaldiens et les disciples de la théorie critique - ne suffit plus, au vu de l'interpénétration contemporaine des modes de vie, social et intime d'un côté, technologique de l'autre, ainsi que le démontre Cassou-Noguès avec un certain courage intellectuel.

Une telle tâche est parfaitement réalisable même avec les concepts hérités (j'ai essayé de le montrer ici). Elle mérite d'être menée avec tant d'autres concepts qui restent à inventer pour décrire et évaluer le monde actuel. Cet effort philosophique me semble plus urgent, socialement parlant, que de chercher à demeurer un spécialiste universitaire, serait-ce d'un auteur majeur de la tradition moderne.

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B
merci pour cet article qui suscite plein de réflexions et d'interrogations. <br /> je me lance dans le désordre : étant conservateur sur certains sujets (je trouve par exemple choquant que la loi autorise et entérine l'adoption d'enfants par des couples homosexuels), je ne peux que constater que tous les comités d'éthiques ne sont dans le meilleur des cas que des phares qui s'allument en orange pour prévenir, mais sans capacité d'action, et dans le pire des cas des chambres de validation et tamponnage morale des tendances sociales et politiques. Il faut donc a minima inclure dans cette réflexion éthique non seulement le fond, le contenu (les normes ou règles) mais aussi une réflexion sur les procédures et méthodes de mise en œuvre effectives...<br /> <br /> Il me parait aussi important de faire un travail de distinction entre les avancées technologiques récentes et celles qui les ont précédées : n'est-ce pas depuis toujours que l'homme est un animal technique, et depuis longtemps déjà un animal technologique ? y'a-t-il des enseignements à prendre dans l'histoire des technologies ? l'arrivée de l'imprimerie a été une révolution aussi. L'homme ne s'y est pas perdu : comme le disait Michel Serres, il a perdu des choses, et il en a gagné. Ce que nous avons perdu en "capacité de mémoire" à l'arrivée des livres, nous l'avons gagné en capacité de transmission et de réflexion, peut-être. Même réflexion avec l'arrivée massive des images (photo, cinéma). Idem pour les ordinateurs, dont la révolution est encore en cours avec les IA, autres algo apprenants et collaboratifs. <br /> Que perdons-nous, que gagnons-nous avec l'arrivée d'IA un peu plus sérieuses ? <br /> <br /> D'une manière générale, la réflexion qui est la tienne, et je t'en remercie, permet de sortir du registre des extrêmes (effroi/extase), pour entrer dans un registre de compréhension. Tu m'avais fait découvrir Simondon : la question n'est pas de savoir si nous sommes maître ou esclave des objets techniques, mais de garantir et d'assurer une bonne coordination entre. Nous sommes responsables des relations entre les objets techniques, et probablement de nos relations avec eux. <br /> <br /> au plaisir de te lire
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