Orphée ou Jeune fille thrace portant la tête d’Orphée de Gustave MOREAU (1865), Musée d’Orsay, Paris, France
Discours à ma femme à l’occasion de notre mariage,
le 27 septembre 2025
Réfléchissant à pourquoi je décidais de me m’unir à toi, je me suis demandé « mais en fait, pourquoi elle ? ». Et en me questionnant opportunément (car c’est bien le moment de le faire !) : « mais qui est-elle exactement pour moi ? », je me suis dit que tu es ma jeune fille thrace.
Cette image s’est imposée presque spontanément, en tout cas avec une vitesse déconcertante, et j'ai été troublé qu'elle me soit venue malgré moi, alors je me suis demandé mais pourquoi donc « ma jeune fille thrace » ? J’ai fait mon enquête…car en Thrace, je n’y suis jamais allé.
La Thrace (en grec ancien Θρᾴκη (Thrákê), en bulgare Тракия (Trakija), en turc Trakya), nous dit-on, est une région historique de la péninsule balkanique partagée de nos jours entre la Bulgarie (dite Thrace du Nord), la Grèce (Thrace occidentale ou Thrace égéenne) et la Turquie (Thrace orientale).
Elle doit son nom aux Thraces, peuple indo-européen qui occupait la région dans l'Antiquité.
Selon la mythologie grecque, le dieu Dionysos et le héros Orphée en sont originaires, et le dieu Arès s'y établit.
En d’autres termes, et c’est sans doute le premier point important, voilà bien un territoire vraiment étonnant, car sur le plan de la mythologie résumons-nous :
Le dieu le plus fou (déjanté, cinglé, violent, une des divinités les plus punk qui aient jamais existé) en serait issu.
Idem pour un des héros les plus aventureux : il descend carrément sous terre dans les Enfers chercher sa femme Eurydice.
De plus, excusez du peu, le terrible dieu de la guerre y aurait trouvé sa terre d’élection – bref, on dirait que c’est un endroit où les gens belliqueux se sentent chez eux !
Ensuite, sur le plan historique, les Thraces sont mentionnés pour la première fois, dans un document écrit, par l’historien-voyageur Hérodote qui indique que « la nation des Thraces est, après celle des Indiens, la plus importante du monde. S'ils avaient un seul roi et s'ils pouvaient s'entendre entre eux, ils seraient invincibles et, d'après moi, beaucoup plus puissants que toutes les nations » (Hérodote, L'Enquête, V, 3).
L’histoire romaine ajoute que le gladiateur Spartacus, leader dans les années 70 avant J.-C. du plus important soulèvement d’esclaves qui se soit jamais produit (et à l’origine de ce qu’on appelle la troisième guerre servile), en était natif. Mince, Spartacus, ce modèle d’insoumission qui a guidé et continue d’inspirer tous les peuples et les collectifs en quête de leur libération, était thrace.
Il apparaît donc historiquement avéré les Thraces sont de terribles combattants, certes peut-être quelque peu désordonnés, mais comme les Irlandais au rugby et leur fameux fighting spirit…ils ne sont jamais aisés à jouer les matches avec ces gens-là. Je n’ai pas dit que c’est toujours facile de vivre au quotidien avec quelqu’un qui est dominé par une telle énergie, mais personnellement j’adore cette qualité. Je le confesse, la combattivité c’est même en fait pour moi la mère de toutes les vertus !
Tout cela fait que pour mon féminisme viscéral, ton tempérament thrace c’est la garantie que quoi qu’il se passe entre nous, ton naturel te permettra de préserver ta liberté, le bien le plus précieux qu’un humain puisse convoiter, espérer posséder, entretenir et chérir.
Ta liberté, irréductible, ta capacité à savoir te dérober, si subtile, ta propre mobilité ou puissance personnelle de mouvement, invraisemblable, enfin ta capacité à pouvoir tout mettre en mouvement, sidérante (qui, parmi les personnes réunies autour de nous aujourd’hui, ne peut en témoigner ?) – ce sont aussi les éléments de base du charme que tu as exercé sur moi dès les premières minutes.
Mais au fait, pourquoi « jeune fille thrace » ? je crois que j’ai oublié de vous le préciser.
C’est un fait très simple et non moins bien connu des gens de ma profession : à cause des étoiles ou plus exactement à cause de la quête des étoiles. Ces étoiles que les philosophes aiment tellement contempler que cela peut parfois les mettre en danger.
Je fais bien entendu référence à l’exemple de Thalès, dans une petite histoire piquante et savoureuse à propos du comportement des philosophes.
C’est Platon qui nous la rappelle en faisant parler ainsi Socrate dans son dialogue le Théétète (175 a)
« L’exemple de Thalès te le fera comprendre, Théodore. Il observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir. Tu comprends, je pense, Théodore ; ne comprends-tu pas ? »
Je ne sais pas si Théodore a bien compris ce que voulait lui dire Socrate dans le dialogue de Platon, mais moi si. Voilà ce que tu es pour moi : avec ton humour féroce de jeune fille thrace, tu es la seule personne qui vient te moquer de moi quand, à force de contempler le ciel, je suis tombé dans un trou.
Des vides existentiels, j’en ai connu comme tout le monde ; des absences philosophiques, évidemment ça peut m’arriver, c’est même en quelque sorte stipulé dans le contrat du philosophe professionnel.
Lorsque les premiers se produisent, tu me rappelles de reprendre appui sur nos fondamentaux, l’attachement sensible au monde qui redonne autant l’énergie que l’orientation fondamentale (« tu es un corps au monde, Thierry, il n’y a rien d’autre à savoir », combien de fois m’as-tu dit des formules de ce genre alors que j’étais abattu et désorienté ?).
Dans les secondes, tu me réassignes fermement à l’amour du monde (amor mundi) qui, selon Arendt, est la seule boussole d’une pensée qui a un sens – tandis que pour celles qui n’y sont pas attachées, c’est beaucoup moins certain !
Décider de s’unir avec une personne qui a le tempérament thrace, c’est choisir de se faire accompagner par quelqu’un qui a le courage de descendre sous la terre dans les enfers et la force de se battre quand il le faut, et qui a le recul ironique suffisant pour me faire prendre conscience que je suis tombé dans un trou.
Bref, pour tout cela, tu es irremplaçable alors merci d’accepter de partager ma vie et de t'engager avec moi dans notre pacte d'intranquillité !
